Pour la première fois, cette nuit, mon grand-père était "au-dessus", à Paris, à Vernet, à Perpignan, partout.

Lui qui depuis de nombreux mois n'arrivait plus à monter les escaliers d'un étage sans aide a pris hier un aller simple pour le ciel, et il s'y est rendu tout seul.
Oui, il est mort tout seul.
Quand l'infirmière est passée, il était vivant, au passage de la femme de ménage, une heure après, il était mort. Ma grand-mère, quant à elle, toujours en bas, j'imagine dans le même fauteuil, ne s'est rendu compte de rien (aujourd'hui non plus d'ailleurs).
Rien n'est plus certain que notre mort à tous et pourtant toujours cette même difficulté à préparer sa fin de vie.
Je crois que la Palme d'or leur revient.

Je me suis accordée la liberté d'aller ou pas à l'enterrement.
Ma grand-mère ne me reconnaitra certainement pas. En tout cas, j'ai la certitude que moi je ne la reconnaitrai pas. Je l'ai aimée très fort. Le réconfort dans ma jeunesse c'est elle qui me le donnait.
Puis tout s'est délité et rien n'a été fait comme il fallait.
Toujours cette même maison aux trois étages, trop grande, trop vielle, devenue avec le temps insalubre. La santé se détériorant. Les enfants pris en otage de cette situation. Le chantage. Personne pour prendre une décision courageuse. Personne pour se montrer raisonnable. Des héritages. Des histoires. Des tensions. Des secrets. Le tout arômatisé à la sauce nauséabonde des nons dits et des jalousies.
Grande famille de 4 enfants nés pendant et après la guerre dans laquelle les enfants ne parlaient pas à table, dans la maison de l'arrière grand-mère paternelle, qui l'a toujours occupée jusqu'à sa mort, volant à ma grand-mère le plaisir de vivre chez elle.


J'ai fui.
Estimant que j'aurais mon lot de sordide en temps voulu avec la fin de vie de mes propres parents.

Alors, y aller ou pas ?

J'ai pris la décision d'y aller. En ouvrant le placard de la cuisine pour préparer le diner des filles, je me suis souvenu des grandes tablées de mon enfance, présidée par mon grand-père, avec à sa gauche sa mère, à sa droite, sa femme. Et puis, en sortant les pates du placard, les larmes ont coulé au souvenir de la soupe aux vermicelles ou petites pates en forme de lettre qui inaugurait presque tous les repas que j'ai pris chez eux, dans ce cocon où enfin on me voyait, un peu.